Redécouvrir Annie Ernaux
Publié le 1/10/2026
| Cette semaine, l’actualité cinématographique met à l’honneur l’autrice Annie Ernaux grâce à l’adaptation faite par la réalisatrice Judith Godrèche de l’un de ses romans, Mémoire de fille, publié en 2016 aux éditions Gallimard. L’ouvrage n’est pas disponible en grands caractères, toutefois, c’est l’occasion de lire ou relire en grands caractères trois romans essentiels de son œuvre : La Place, Passion simple et Les Années. |
Octobre 2022. Cergy-Pontoise. Depuis sa cuisine, une femme entend à la radio des nouvelles venant de Suède. Elle vient de remporter le Prix Nobel de Littérature.
Décembre 2022. Stockholm. Devant l’Académie suédoise, elle prononce un discours où elle évoque le besoin de se dire dans « une langue de l’excès, insurgée. »
Années 1960. Rouen. Dans sa chambre du centre-ville, une étudiante en lettres inscrit une phrase sur la page de son journal intime : « J’écrirai pour venger ma race. »
Ces trois scènes illustrent un parcours littéraire hors norme et que rien ne laissait présager. Lire Annie Ernaux aujourd’hui, c’est lire contre la « grande » littérature — celle du beau style, des phrases alambiquées, des métaphores grandiloquentes. C’est lire une langue dépouillée, aiguisée comme un couteau et à la précision presque clinique. C’est lire une écriture qui dit la vie.
À cet égard, La Place, Passion simple et Les Années forment un triptyque essentiel pour entrer dans une œuvre qui a profondément changé – et continue de changer – la littérature contemporaine.
Avec La Place, Annie Ernaux accomplit un geste décisif : raconter son père sans lyrisme, sans idéalisation, dans une langue qu’elle appelle « plate », qui épouse la réalité sociale d’un homme de milieu populaire et dit la distance qui s’est instaurée entre lui et sa fille. L’écrivaine revient ainsi sur cet « amour séparé », cette honte éprouvée lorsque l’on change de milieu et ce sentiment, étrange et presque ineffable, de ne jamais être à sa place.
Passion simple plonge dans l’intimité brûlante de son autrice, revenant sur une relation vécue avec un diplomate russe. Elle y raconte l’attente amoureuse, le besoin obsessionnel du corps de l’autre, le désir insatiable. Loin d’être un simple journal intime, Passion simple est une exploration radicale de l’intime féminin jusqu’aux limites du dicible et qui ouvre en grand la porte de la chambre des amants pour la transformer en objet littéraire et politique.
Enfin, Les Années, pilier de l’œuvre de l’écrivaine, se lit comme une autobiographie chorale, où le « je » cède sa place à un « nous » collectif – celui de toute une génération qui est née sous les bombes allemandes, a eu vingt ans sous De Gaulle, s’est embrassée en dansant La Javanaise, a vécu la légalisation de l’avortement, vu le visage de Mitterrand apparaître en pointillé sur des télévisions cathodiques, les Tours Jumelles s’effondrer un matin de septembre, l’arrivée d’Internet dans les foyers… Et ce n’est plus tant une réalité singulière qu’il faut décrire. C’est l’esprit d’une époque qu’il faut reconvoquer. Ce sont des voix multiples et mots lointains qu’il faut retranscrire. C’est le temps qu’il faut retrouver.
Plus qu’un témoignage, l’œuvre d’Annie Ernaux donne une voix à celles et ceux qui se sont trop souvent sentis délaissés par la littérature ou indignes d’elles. Elle transforme la vie ordinaire en vérité à la fois intime et collective. Ce triptyque s’adresse ainsi à toutes les générations, dans une écriture accessible et profondément bouleversante – et ce justement parce qu’elle refuse toute émotion facile.
Jean Badens