Les coulisses de la création du Label Grands Caractères avec Matthieu Rondeau
Publié le 8/07/2026
Ce mois-ci, l’association Les Amis des Grands Caractères a lancé le Label Grands Caractères : Lisibilité Accessibilité, qui agira comme repère pour les professionnels du livre qui veulent faire la distinction entre livres en grands caractères réellement adaptés à la malvoyance, et livres dont on a juste agrandi les polices. Matthieu Rondeau, président de l’association, a accepté de répondre à nos questions.

En plus d’être le Président de l’association Les Amis des Grands Caractères, vous êtes également le directeur de la Librairie des Grands Caractères, la première librairie en France qui est dédiée exclusivement aux livres en grands caractères et qui a ouvert ses portes en 2021. En quoi votre expérience dans la Librairie a-t-elle influencé la création du Label Lisibilité Accessibilité ?
L’expérience de la Librairie des Grands Caractères a été déterminante. Depuis son ouverture, nous recevons régulièrement des personnes malvoyantes qui nous expliquent avoir essayé les livres en grands caractères sans parvenir à les lire.
Pourtant, après quelques essais avec les ouvrages que nous proposons, beaucoup découvrent qu’elles peuvent encore lire avec plaisir. Ce n’est pas un miracle. C’est simplement la preuve qu’il existe des écarts considérables de lisibilité entre les différents livres en grands caractères.
Cette réalité nous a fait réfléchir. Combien de lecteurs ont renoncé à la lecture parce qu’ils sont tombés sur des ouvrages mal adaptés ? Combien ont conclu que leur vue était trop atteinte alors que le problème venait en réalité du livre lui-même ?
Dès l’ouverture de la Librairie des Grands Caractères, nous avons constaté que tous les éditeurs spécialisés n’accordaient pas la même importance à l’accessibilité. Certains ont développé un véritable savoir-faire et cherchent constamment à améliorer leurs ouvrages. D’autres se contentent d’agrandir les caractères sans prendre en considération les besoins spécifiques des personnes ayant une déficience visuelle. C’est pourquoi la Librairie des Grands Caractères applique déjà ses propres critères de sélection.
Mais en dehors de la Librairie, cette situation est plus problématique. Un lecteur mais aussi un bibliothécaire, un enseignant, un aidant ou un proche n’a généralement aucun moyen de s’assurer qu’un livre est réellement adapté ou non.
Face à ce constat, il nous est apparu nécessaire de créer un repère clair. Le Label Grands Caractères / Lisibilité – Accessibilité est né de cette expérience de terrain. Il vise à rendre visible ce qui ne l’était pas jusqu’à présent et à permettre à chacun d’identifier facilement les ouvrages réellement conçus pour les lecteurs malvoyants.
Au fond, ce label est né d’une conviction simple : une personne ne devrait jamais abandonner la lecture parce qu’elle a rencontré un livre mal adapté à ses besoins.
Pourquoi la création de ce Label était nécessaire selon vous ?
Parce qu’il existe jusqu’à présent une confusion dans l’édition en grands caractères.
Pour la plupart des lecteurs, mais aussi pour de nombreux professionnels du livre, la mention « grands caractères » est spontanément associée à l’idée d’accessibilité. Pourtant, cette appellation ne garantit aujourd’hui aucun niveau précis de lisibilité. Derrière une même mention peuvent se cacher des ouvrages très différents dans leur conception et dans leur capacité à répondre aux besoins des personnes malvoyantes.
L’édition en grands caractères a beaucoup évolué ces dernières années. De nouveaux acteurs sont apparus, les catalogues se sont enrichis et certaines maisons ont réalisé un travail remarquable pour améliorer le confort de lecture. Mais cette évolution n’a pas été uniforme. Aujourd’hui encore, les pratiques restent très disparates.
Le plus souvent, un bibliothécaire ou un responsable d’acquisition fait confiance à la seule mention « grands caractères », sans savoir ce qu’elle recouvre réellement. Lorsqu’une bibliothèque constitue son fonds, elle croit répondre aux besoins des lecteurs malvoyants alors que certains ouvrages acquis sera illisible pour eux.
Le label a été créé pour répondre à cette difficulté. Son rôle est d’apporter un critère objectif là où il n’existait jusqu’à présent qu’une appellation générique. Il permet d’identifier les livres qui respectent un ensemble d’exigences clairement définies et vérifiables.
C’est également une manière de reconnaître le travail des éditeurs qui ont fait de l’accessibilité une priorité depuis de nombreuses années. Nous souhaitons que leurs efforts soient visibles et qu’ils puissent servir de référence pour l’ensemble de la profession.
Quels ont été les critères retenus pour l’attribution du Label et comment ont-ils été définis ?
Nous avons souhaité construire ce label à partir d’éléments concrets, mesurables et directement liés aux besoins des personnes malvoyantes. L’objectif n’était pas de créer une liste de recommandations théoriques, mais de retenir des critères dont l’impact sur le confort de lecture est reconnu.
Le premier choix concerne la typographie. Nous avons décidé de réserver le label aux ouvrages utilisant des polices spécialement conçues pour la basse vision. Ces caractères ont été développés pour faciliter la reconnaissance des lettres et limiter les confusions visuelles qui ralentissent ou perturbent la lecture.
Nous avons également fixé une taille minimale de 16 points. Ce seuil correspond à ce qui est généralement considéré comme nécessaire pour offrir un confort de lecture satisfaisant à une large partie des personnes concernées.
Mais la taille des caractères n’est qu’un élément parmi d’autres. Nous avons aussi intégré des critères relatifs à l’espacement entre les lettres, à l’espacement entre les mots et à l’interlignage. Ces paramètres jouent un rôle essentiel dans la fluidité de lecture. Un texte peut être imprimé en très gros caractères tout en restant difficile à lire si, par exemple, les espacements sont mal réglés.
Nous avons également accordé une grande importance à la fabrication. Le contraste d’impression, l’absence de transparence du papier ou encore la qualité générale du rendu influencent directement le confort visuel du lecteur.
Enfin, nous avons fait un choix important : le label est attribué à chaque ouvrage et non à une maison d’édition. Cette décision nous semblait la plus juste. Elle permet d’évaluer concrètement chaque livre sur ses qualités propres et d’éviter toute confusion entre la réputation d’un éditeur et la qualité réelle d’un ouvrage particulier.
Le label repose donc sur une idée simple : ce n’est pas un critère isolé qui rend un livre accessible, mais la cohérence de l’ensemble.
Quelles sont vos attentes et vos espoirs sur l’impact de ce Label ? à quelle échelle pourra-t-il porter ses fruits ?
Nous avons d’abord une ambition très pragmatique : améliorer l’accès à la lecture pour les personnes malvoyantes.
Si demain un lecteur, un bibliothécaire ou un proche peut identifier en quelques secondes un ouvrage réellement adapté, alors nous aurons déjà franchi une étape importante. Nous savons que de nombreuses personnes renoncent à lire faute de trouver des livres correspondant à leurs besoins. Le label doit contribuer à réduire cette difficulté.
Mais nous espérons aussi qu’il aura un impact sur l’ensemble de la filière. En définissant un cadre clair, il permettra de mieux faire connaître les bonnes pratiques et d’encourager leur diffusion. Nous croyons beaucoup à cette dynamique. Aujourd’hui déjà, selon nos estimations, près de 400 nouveaux titres publiés chaque année pourraient bénéficier du label.
Nous sommes persuadés que le label deviendra progressivement un outil de référence pour les bibliothèques, les médiathèques, les établissements spécialisés et tous les professionnels qui travaillent au contact des personnes malvoyantes. Leur mission est essentielle et ils ont besoin de repères simples pour effectuer leurs choix.
À plus long terme, nous souhaitons contribuer à faire évoluer les pratiques éditoriales. Nous espérons que les éditeurs qui ne se sont pas encore engagés dans cette démarche seront encouragés à revoir certains de leurs choix techniques afin d’améliorer l’accessibilité de leurs ouvrages.
Enfin, il y a un enjeu plus large encore. Avec le vieillissement de la population, les besoins en lecture accessible vont continuer à augmenter dans les années à venir. Si ce label permet de mieux répondre à cette réalité et d’aider davantage de personnes à continuer de lire, alors il aura pleinement rempli sa mission.
Quelles ont été les premières réactions des éditeurs de livres en grands caractères en apprenant la création du Label ?
Les réactions ont été très encourageantes et, je dois le dire, parfois même plus enthousiastes que nous ne l’avions imaginé.
De nombreux éditeurs ont immédiatement compris l’esprit du projet. Ils ont vu que notre objectif n’était pas de créer une contrainte supplémentaire ni d’instaurer une forme de classement entre les maisons d’édition. Nous souhaitons avant tout mettre en valeur les bonnes pratiques et donner de la visibilité à ceux qui travaillent depuis longtemps sur ces questions.
Pour plusieurs éditeurs, qui travaillent depuis longtemps sur les questions de lisibilité, ont immédiatement compris l’intérêt de la démarche. Le label constitue une forme de reconnaissance.
Nous avons également constaté beaucoup d’intérêt de la part d’éditeurs qui souhaitaient mieux comprendre les critères du label et la logique qui les sous-tend. Les échanges ont été nombreux, souvent très techniques, ce qui montre à quel point le sujet est pris au sérieux.
Ce qui nous réjouit particulièrement, c’est que les discussions portent essentiellement sur les moyens d’améliorer l’accessibilité. Le débat ne se résume pas à savoir qui obtiendra ou non le label. Il porte avant tout sur les besoins des lecteurs malvoyants et sur les solutions à mettre en œuvre pour mieux y répondre.
C’est précisément ce que nous espérions. Si le label parvient à faire progresser collectivement la réflexion sur l’accessibilité, alors il produira déjà ses premiers effets.
Tous les livres proposés à la Librairie des Grands Caractères seront-ils labellisés ?
Non, et c’est un point important à comprendre.
La Librairie des Grands Caractères ne propose déjà pas l’ensemble des livres publiés en grands caractères. Depuis son ouverture, elle exerce un véritable travail de sélection. Certains éditeurs n’ont jamais été référencés parce que leurs ouvrages ne répondaient pas aux exigences minimales de lisibilité que nous estimions nécessaires pour les lecteurs malvoyants.
Autrement dit, nous n’avons pas attendu la création du label pour faire le tri. Nous le faisons depuis plusieurs années.
Cela étant, les critères de la librairie et ceux du label ne sont pas exactement les mêmes. La librairie privilégiait déjà les typographies sans empattement et les ouvrages offrant un bon niveau général de lisibilité. Le label va plus loin puisqu’il exige désormais des polices spécifiquement conçues pour les personnes malvoyantes.
C’est pourquoi certains livres présents dans nos rayons ne seront pas automatiquement labellisés. Des ouvrages composés en Arial, Helvetica ou Museo restent parfaitement lisibles et continuent d’avoir leur place à la librairie. En revanche, ces typographies n’ont pas été développées pour la basse vision et ne permettent donc pas d’obtenir le label.
Mais, bonne nouvelle, la grande majorité des livres que nous proposons aujourd’hui utilisent déjà des typographies adaptées comme Luciole. Plus de 75 % du catalogue actuel de la Librairie devrait donc pouvoir prétendre au label, et cette proportion est encore plus élevée parmi les nouveautés qui arrivent chaque mois.
Finalement, le label ne remet pas en cause le travail accompli par la librairie. Il en est plutôt l’aboutissement. Depuis 2021, nous cherchons à distinguer les ouvrages réellement accessibles des simples livres agrandis. Le label permet désormais de formaliser cette distinction et de la partager avec l’ensemble des acteurs du livre.